L’Algérie au cœur

Ce voyage de quinze jours nous a fait prendre conscience de cette réalité que nous avions oubliée au fond de nous-mêmes et qui s’impose à nous de façon éclatante : nous avons l’Algérie au cœur. Cette passion enfouie depuis cinquante ans a ressurgi dès qu’on a posé le pied sur cette terre. Pas de nostalgie mais beaucoup de plaisir, celui de retrouver un terroir dont nous devons reconnaître qu’il est une petite partie de nous-mêmes. Comme une terre promise dont le chemin oublié se révèle à nouveau et impose de s’y rendre.

Certains diront que nous embellissons un peu les choses mais, objectivement, « notre » Algérie a quelque chose d’unique. Après avoir fait la découverte de  l’Ouest algérien est-ce du parti-pris de dire que le plus beau est à l’Est, avec la notable exception de Tipasa ? Le relief vallonné et paisible entre Annaba, Skikda et Constantine, la corniche de Skikda et les gorges du Ruhmel à Constantine offrent une variété de paysages fascinant. Faut-il évoquer la douceur de vivre à Skikda ? Parcourir la rue Didouche Mourad à l’ombre de ses arcades et s’égarer dans les rues avoisinantes animées en direction du marché couvert, cheminer sur la corniche de Stora de criques en minuscules plages, se baigner à la plage de Miramar, déguster la meilleure soupe de poisson d’Algérie le soir dans un restaurant de bord de mer à Stora, contempler la ville de Skikda illuminée qui se reflète dans la baie, boire un dernier thé à la nuit tombée sur la place du 1er novembre  sont quelques-uns des plaisirs simples et variés qui diffusent cette douceur de vivre qu’on respire comme le parfum d’encens qui brûle ici ou là.

Mais paysages enchanteurs et douceur de vivre ne seraient rien sans la gentillesse du peuple algérien qui nous accueille comme des cousins qu’on est content de revoir après une si longue absence. Quand on marche dans la rue pas une journée sans entendre « bienvenue », « faites un bon voyage », « vous êtes ici chez vous », tout cela dit avec un large sourire. Parfois des discussions chaleureuses s’installent. « Oui, je connais Lille », « qu’est-ce que vous préférez en Algérie ? », « on est tous frères », etc. Dès le début de notre voyage nous avons été mis dans le bain. Dans l’avion qui nous emmenait vers Annaba, avant le décollage, un membre de l’équipage a commencé à faire une annonce. Mais au lieu du traditionnel « Mesdames et messieurs… » nous avons entendu « Frères et sœurs…  (mais pas au voyage de retour)».En cinquante ans la cordialité de l’accueil n’a pas changé malgré tous les motifs de le faire que les évènements du monde ont mis en avant. Cette spontanéité et cette gentillesse sont évidemment une leçon pour nous. Sur cette terre d’Islam et avec ses habitants la parole de l’Evangile « j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli » résonne comme une réalité profonde qui nous réchauffe le cœur et dont nous devons témoigner.

De l’École Régionale d’Agriculture à l’université de Skikda

Nous quittons l’hôtel pour l’université de Skikda installée sur le site de l’ancienne École Régionale d’Agriculture où nous avons travaillé tous les deux. Au lieu de descendre vers le port et la place puis remonter la rue des arcades  – ce qui nous aurait été bien agréable – nous contournons la colline de Beni Melek par le sud ouest. Traversant ce qui n’est plus la campagne que nous avons connue nous découvrons une zone densément urbanisée grouillante de monde.

Les nouveaux quartier de Beni Melek

Juste avant de rejoindre la station du téléphérique Marie remarque sur la gauche le  clocher de l’église sainte Thérèse où se réunissait la petite communauté catholique de Skikda. Une courte halte s’impose avant de continuer vers l’université.

L’église Sainte Thérèse que nous avons fréquentée également avec nos visiteurs.

Rapidement nous atteignons la célèbre allée de palmiers qui se voit de loin. Le poste de garde nous informe qu’il n’est pas possible de rentrer avec le minibus mais pas de problème pour la photo souvenir : on nous ouvre le portail.

Entrée de l’École Régionale d’Agriculture en2024.

La même entrée en 1973:

Le vigile nous indique où se trouve l’entrée officielle. Notre chauffeur Barrouk qui est le roi de la discussion explique notre cas et en quelques instants nous sommes autorisés à entrer sur le site de l’université.

Le nombre des bâtiments d’enseignement et leur modernisme sont impressionnants.

Le campus aéré et végétalisé s’étend visiblement sur des hectares. De nombreux étudiants circulent.

Barrouk continue sa mission à la réception du rectorat en expliquant de nouveau notre affaire et demande carrément si on pourrait être reçus par les officiels. On nous indique que malheureusement monsieur le recteur et son directeur sont absents mais, encore une fois, pas de problème ; nous sommes autorisés à nous rendre vers le bâtiment de l’ancien directeur de l’École Régionale d’Agriculture de Skikda, bâtiment que nous connaissons bien puisque nos cours se déroulaient à proximité.
On ne peut voir ce bâtiment qu’à distance (il y a des gardes de sécurité partout) mais cela nous va très bien.

Le corps de ferme et ses dépendances qui servaient de lieux d’application pour les élèves a été conservés et rénovés. C’est un bel ensemble. Nous revoyons également, à distance, la roseraie, bien fleurie à cette époque, où nous avons fait des photos avec nos visiteurs.


Nous sommes ravis et comblés par cette séquence, à la fois par les lieux qu’il nous a été possible de retrouver mais aussi par l’inégalable gentillesse de tous ces interlocuteurs qui nous ont écoutés et ont fait tout ce qui leur était possible pour nous être agréable.
Cette intermède à Skikda se termine comme il avait commencé, dans la plus grande cordialité et avec un mémorable accueil.

Une soirée à Stora

En milieu d’après-midi nous prenons la direction de Stora. Du vieux Stora que nous avons connu il ne reste pas grand chose. La plage a disparu sous le béton de l’extension du port de pêche et du nouveau port de plaisance, particulièrement étendu. Une immense jetée a été créée pour protéger tout cela des furies de la mer au printemps.

Avec le minibus nous grimpons la route de la corniche, étroite et délicate pour le conducteur, pour apprécier la vue d’ensemble de la baie. Spectacle magnifique que nous retrouvons avec bonheur.

Dès que nous sommes revenus sur le port nous nous engageons pour marcher sur le sentier de la corniche.

C’est toujours un plaisir simple de le parcourir que nos collègues de circuit apprécient également, étonnés de découvrir un coin aussi pittoresque.

De crique en crique nous atteignons la plage de Miramar où nous nous installons. Compte tenu de l’heure un peu avancée de l’après-midi je me disais qu’il fallait oublier l’idée de baignade. Mais notre guide Yassine est décidé et nous y allons à deux. Ma dernière baignade ici remonte à la Toussaint 1973 avec Pierre et Bernard. L’eau est parfaite. Vraiment un bon moment de détente !

Nous revenons au port à la nuit tombante pour diner Chez Louiza, une sympathique algérienne avec laquelle nous discutons longuement.

Nous évoquons avec elle notre passé à Skikda. Elle nous dit que le restaurant la Voûte Romanie vient de fermer. Quand on lui parle d’Al Capone, elle nous dit qu’elle l’a connu. Lui aussi a fermé il y a quelques années. On termine la discussion comme des amis de cinquante ans en se faisant une bonne bise, Louiza, Marie et Jean.

Nous dînons sur la terrasse avec vue directe sur la baie, le clapotis de la mer, au son d’un joueur de banjo qui vient faire la sérénade avec des airs traditionnels algériens. On reprend encore un sacré coup de jeune. Soirée idyllique entre toutes. Nos collègues de circuit sont bluffés. Nous venons de passer une très belle soirée pour marquer la fin d’une très belle journée.

Mais de retour à Skikda on file encore vers la place pour se joindre à la foule qui prend le temps d’une discussion, de boire un thé ou un café.

Encore un chouette moment avant la clôture définitive.

Du côté de l’Arc-en-Ciel

Nous passons la nuit à Skikda à l’hôtel Russicada, celui-là même que nous avions choisi dans la perspective du séjour privé que nous envisagions. Notre choix s’était porté sur lui parce qu’il se trouve à cent mètres de l’immeuble Arc-en-Ciel où nous avons habité. La chance est donc avec nous.

Nous profitons de la période de repos convenue en début d’après-midi pour aller apercevoir notre appartement. L’environnement a considérablement évolué. Le terrain en cul-de-sac au bas de l’immeuble qui servait de parking et d’espace pour sacrifier les moutons à l’Aïd est devenu une grande route passante. Au rez-de-chaussée des commerces se sont installés.

La façade révèle que l’immeuble n’a pas été beaucoup entretenu au fil des décennies. Il fait triste mine. Des climatiseurs et des antennes paraboliques ont évidemment fait leur apparition.

Notre balcon est maintenant fermé par quatre baies vitrées et des rideaux bleus.

L’allure générale de l’immeuble donne une impression de délabrement, encore plus marquée quand on passe sur la face arrière, celle par laquelle nous accédions. On se demande un peu comment on a fait pour habiter là. Mais c’était un autre temps, une autre mentalité. Comme nous l’Arc-en-Ciel était plus jeune.

Avant de lui dire adieu on prend quand même le temps de prendre la pause.

Retour à Skikda

Nous voici de retour à Skikda ! Le plaisir l’emporte sur l’émotion. Le grand soleil est de la partie ce qui transcende tout. C’est un vrai plaisir de retrouver cette ville qui a beaucoup compté pour nous, que nous avons beaucoup aimée et que nous faisons découvrir à notre groupe car, évidemment, nous en avons bien plus à raconter que les accompagnateurs. Ceux-ci se montrent beaux joueurs et nous confient les clés pour organiser la visite. D’une façon générale ils font le maximum pour que les choses se passent bien.

C’est un vrai plaisir de raconter Skikda, de montrer les lieux, de dire des anecdotes. Cela fait rejaillir en nous une émotion positive et pas du tout nostalgique. On se sent revigorés par une belle énergie. En chemin nous parlons avec des algériens de tous âges. C’est chaque fois un échange chaleureux que nous concluons toujours en leur disant combien nous apprécions de retrouver le même accueil bienveillant que celui que nous avons connu il y a 50 ans. Nous les en remercions. Eux nous disent que ce qui compte par-dessus tout c’est la capacité de fraternité des humains et qu’elle est immense si on veut bien se donner la peine de la cultiver.

Alors le cœur en fête nous faisons découvrir la place du 1er novembre 1954, baignée de soleil, avec une mairie lumineuse devant laquelle nous prenons la pause.

La place a été refaite à neuf. Elle a perdu son kiosque. Les immeubles qui la bordent sont comme nous, ils ont bien changé. Plus de Galeries Algériennes, le rideau est baissé. Le cinéma Rialto a aussi disparu, remplacé par une cafeteria. Plus étrange encore, l’Hôtel de France est effacé du paysage. L’endroit où croyons qu’il se trouvait est occupé par un grand vide avec une palissade. Le soir nous apprendrons à l’occasion d’une discussion que l’immeuble s’est effondré il y a quelques mois !

Puis nous remontons les arcades. La partie entre la place et le haut de la rue a été refaite ou est en cours de rénovation.

Un beau travail qui remet en valeur cette architecture caractéristique de la période coloniale.

La nature des nombreux commerces qui s’y abritent a radicalement changé. Finis les bureaux de tabac, papeteries, marchands de souvenirs, bijouteries, épiceries, magasins de vêtements et de tissus. Aujourd’hui c’est fast-food, cosmétiques, chaussures de basket, téléphonie… Nous admirons la belle façade du théâtre.

Nous constatons que l’église a été démolie, remplacée par un parking. Nous plongeons dans les rues perpendiculaires en direction du marché couvert et retrouvons définitivement l’ambiance inégalable de la rue algérienne. C’est la rue des poissonniers qui s’offre à nous. La marchandise est abondante et variée, histoire de rappeler que Skikda et Stora sont des ports de pêche.

Nous n’avons pas oublié les sardines grillées au canoun sur le balcon de l’immeuble Arc-en-Ciel. La traversée du marche couvert

nous offre la couleur des préparations sur les étals.

Nos collègues de voyage sont heureusement surpris et ravis de cette visite inespérée que nous leur offrons. La joyeuse bande redescend vers la place et une petite rue à proximité pour un super repas couleur locale.

On est vraiment de retour !

De Hippone à Annaba

Notre première nuit algérienne a été en tout point identique à la dernière, très ancienne celle-là, marquée par les aboiements de chiens et les chants du coq bien que notre hôtel se trouve en ville. On est tout de suite revenu dans l’ambiance…

La matinée a été consacrée à la visite de la basilique de Saint Augustin (354-430), unique église de la ville qui n’a pas été détruite ou transformée en mosquée. Elle fut construite par les français au milieu du 19° siècle sur un promontoire d’où elle domine la ville. C’est le premier monument visible de loin pour les visiteurs de la ville. Chaque jour elle accueille des milliers de visiteurs des quatre coins du monde pour admirer son architecture ou s’y recueillir.

Au pied de la basilique se trouvent les ruines d’Hippone, le nom de la ville autrefois.

On y voit les traces de la première basilique consacrée à Augustin et, dans le musée de merveilleuses mosaïques impeccablement conservées.

Nous finissons la journée par une promenade dans la ville contemporaine le long de la mer bordant la plus fameuse plage d’Annaba. La foule est nombreuse, colorée, animée. Beaucoup de familles profitent de l’air frais du soir sur ce bord de mer très bien aménagé. Certains se reposent tout près des flots sur les nombreuses chaises disposées à cet effet.

 

 

Retour sur la terre d’Algérie

Dans quelques jours nous rejoindrons la terre d’Algérie que nous avons quittée il y a cinquante ans, au début de l’année 1974. Nous reverrons des lieux connus et aimés. Annaba notre point d’entrée, Constantine et bien sûr Skikda où nous aurons la chance de passer une journée puis Alger que nous reverrons avec plaisir. Ce voyage d’Est en Ouest s’achèvera par la découverte d’une région qui nous est totalement inconnue: Mostaganem, Tlemcen et Oran.

La préparation du départ est remplie de sentiments variés. Bonheurs de retrouver une terre qui nous a fait croître, plaisir de vues, de parfums, de bruits oubliés qui ressurgiront. Anticipation de déceptions sans doute inévitables dans la ville de Skikda que nous avons connue avec 70 000 habitants et qui en compte quatre à cinq fois plus aujourd’hui. Mais coincée au bord de la mer la vieille ville n’aura que peu changé, à quelques paraboles près, avec une jeunesse débordante. Notre quartier de Béni-Melek, celui de l’immeuble Arc-en-Ciel, qui se trouvait aux limites de la campagne est sans doute désormais englouti par l’urbanisation!

Peu importe si le décor a changé. Ces quelques pages d’un livre de vie se tourneront avec gourmandise.

Un nouveau petit magnolia

Grâce aux chercheurs de graines de l’année dernière nous avons pu mettre huit graines de magnolia à germer dans un pot de sable et obtenu cette magnifique pousse: la première depuis 6 ans !

Les jardiniers de la famille se sont mis à l’œuvre pour l’installer dans un pot de terre de bruyère afin de poursuivre sa croissance.

Bravo à toute l’équipe !